Flauréa Chemicals : qui paiera la facture ?
En 1898, une usine chimique s’installait quai des Usines à Ath. Depuis lors, elle a laissé dans les sols, dans l’air et dans la nappe phréatique des traces que nos enfants et nos petits-enfants devront encore gérer. Aujourd’hui, après la faillite de Flauréa Chemicals en février 2026, une question s’impose : qui va payer ?
Un siècle de chimie lourde au cœur d’Ath
Le site du Quai des Usines 12 a accueilli pendant plus d’un siècle l’usine La Floridienne Chimie, spécialisée dans la production de sels de métaux non ferreux : zinc, plomb, cadmium. En 2014, le groupe français Auréa, dirigé par Joël Picard, reprend l’activité et rebaptise l’entreprise Flauréa Chemicals SA.
L’usine est classée Seveso Seuil Haut — la catégorie la plus dangereuse — en raison des tonnages de cadmium et d’acides manipulés sur le site. Elle emploie une cinquantaine de travailleurs athois.
2006-2018 : des alertes ignorées depuis vingt ans
La pollution n’est pas une surprise. En 2006, une étude environnementale commandée par la Province de Hainaut dans le cadre du projet “Vigilance sanitaire de la Ville d’Ath” documentait déjà une auréole de pollution aux métaux lourds à l’ouest de l’agglomération. Les résultats étaient alarmants :
- Des valeurs d’intervention dépassées en plomb, cadmium, zinc, cobalt et chrome dans les sols autour des usines
- Des légumes de jardin contaminés dans les rues Canon et Dubois — preuve d’un transfert de polluants dans la chaîne alimentaire
- Un test de toxicité positif sur les poussières prélevées à l’écluse à proximité de La Floridienne
- La conclusion des scientifiques : “Ces résultats doivent servir de sonnette d’alarme pour réagir au plus vite.”
En 2016, le nouveau propriétaire Picard tente de faire brûler illégalement des déchets bitumeux contenant des silices (cancérigènes) et des phosphores. En 2017, la mobilisation de la population athoise stoppe une chaîne de production illégale de produits dérivés du plomb. En 2018, le PTB Ath documentait une explosion des particules fines dans les relevés du capteur de la rue de Pintamont — 4 fois plus de particules fines qu’à Charleroi. Un ouvrier était blessé le 17 août 2018 par une projection de sel de zinc au visage, transporté d’urgence à l’hôpital Érasme.
À chaque alerte, même réponse : silence.
Février 2026 : la faillite, et 50 travailleurs sur le carreau
Le 10 février 2026, le tribunal de l’entreprise du Hainaut prononce la faillite sur aveu de la SA Flauréa Chemicals. Cinquante travailleurs se retrouvent sans emploi du jour au lendemain.
Mais le groupe Auréa, lui, s’en sort bien. Voici pourquoi : depuis 2014, il avait soigneusement séparé l’activité industrielle (Flauréa Chemicals, la filiale qui fait faillite) de la propriété du terrain (l’Immobilière de Blachou, une autre filiale qui garde le foncier). C’est le montage classique : on privatise les profits, on socialise les pertes.
En juin 2026, la curatelle rend les clés du site à l’Immobilière de Blachou. Sur le site : 100 000 litres d’acides usagés dans des cuves, des produits Seveso non évacués, et une station d’épuration maintenue par 3 personnes seulement — indispensable pour éviter que le cadmium ne s’écoule directement dans la nappe phréatique et la Dendre.
La nappe phréatique : déjà contaminée
La pollution ne reste pas à la surface. Les études de la SPAQuE (2022-2025) ont confirmé une contamination de la nappe des calcaires du Carbonifère, à 20 mètres de profondeur. En décembre 2021, le Bourgmestre avait pris un arrêté d’interdiction de captage des eaux souterraines dans un rayon de 100 mètres. En octobre 2025, la SPAQuE a proposé d’élargir cette zone tampon à 284 mètres, avec un suivi sur 5 ans via 9 piézomètres.
La pollution est délimitée — mais elle est là, et elle ne disparaîtra pas seule.
Le refus de vendre : la spéculation prime sur la santé
Pour éviter que le site ne devienne un chancre abandonné au cœur de la ville, le Collège communal a proposé de racheter le terrain pour 1 euro symbolique. L’Immobilière de Blachou a refusé. Le groupe Auréa préfère conserver le foncier — 5 hectares en pleine ville d’Ath — et spéculer sur sa valeur future, plutôt que d’assumer ses responsabilités.
Le ministre wallon de l’Environnement Yves Coppieters a confirmé en juillet 2026 que le principe du pollueur-payeur s’appliquerait — mais a prévenu que le chemin serait “très long”.
Le piège du rachat à 1 euro
Même si l’Immobilière de Blachou acceptait de vendre, le rachat à 1 euro par la Ville comporte un piège juridique majeur que le Collège doit expliquer clairement aux Athois.
Le Décret Sols wallon du 1er mars 2018, en son article 30, prévoit qu’un acheteur ne peut être exonéré de l’obligation d’assainissement que s’il prouve qu’il ignorait la pollution au moment du rachat. Or la Ville d’Ath connaît parfaitement l’état du site — documenté depuis 2006. En achetant, elle deviendrait automatiquement titulaire des obligations d’assainissement, avec un coût estimé à plusieurs millions d’euros à charge des contribuables athois.
Des communes wallonnes ont trouvé d’autres chemins. La Louvière, avec le site Royal Boch, a négocié une convention d’exonération préalable avec la Région avant tout rachat. Flémalle a obtenu une intervention d’office de la SPAQuE financée par le FEDER pour un site aux profil similaire (cadmium et zinc). Ces précédents existent. Il faut les utiliser.
Nos questions pour le 3 septembre
Lors du conseil communal du 3 septembre 2026, le PTB Ath posera les questions suivantes au Collège :
- La Ville dispose-t-elle d’un inventaire précis des substances dangereuses encore présentes sur le site ?
- Qui assume la responsabilité et le financement de la station d’épuration depuis le départ de la curatelle ?
- Une étude d’orientation a-t-elle été initiée conformément au Décret Sols ? Sinon, le SPW a-t-il mis les responsables en demeure ?
- Avant tout rachat, la Ville a-t-elle obtenu une convention d’exonération formelle avec la Région wallonne, protégeant les finances communales ?
- Des démarches ont-elles été entamées pour faire reconnaître le site comme Site à Réhabiliter (SAR) afin d’activer les subventions régionales et européennes ?
Notre position
Vingt ans d’alertes. Vingt ans de silence. Cinquante travailleurs sacrifiés. Un groupe financier qui garde le terrain et refuse ses responsabilités. Une nappe phréatique contaminée. Des acides qui attendent.
Le pollueur, c’est Auréa. Le pollueur doit payer. Pas les Athois. Pas la Région. Le groupe qui a engrangé les bénéfices doit assumer les coûts de la dépollution — sans que la Ville ne tombe dans le piège d’un rachat mal négocié qui transformerait ce cadeau apparent en bombe financière à retardement.
Nous continuerons à suivre ce dossier et à rendre public chaque développement.
Sources : Étude environnementale Province de Hainaut (2006) — Communiqué PTB Ath (août 2018) — Procès-verbal du Comité d’accompagnement Flauréa Chemicals / Höganäs Belgium (15 avril 2026) — Études SPAQuE nappe phréatique (2022-2025, présentées en octobre 2025) — Décret wallon du 1er mars 2018 relatif à la gestion et à l’assainissement des sols.