PFAS : le scandale que les autorités ont étouffé
Article publié le 3 août 2026
Entre octobre 2021 et mars 2023, 12.000 habitants de la région de Chièvres, dont une partie des habitants de la commune d’Ath, ont bu une eau contaminée aux PFAS, ces « polluants éternels » qui ne se dégradent pas dans l’environnement. Les autorités le savaient. Elles n’ont rien dit. Pendant 18 mois, les familles ont continué à donner cette eau à leurs enfants, à cuisiner avec, à boire au quotidien.
Ce scandale n’est pas un accident. C’est le résultat d’une chaîne d’inaction, de dissimulation et de négligence qui dure depuis près de 10 ans. Voici les faits, documentés par l’enquête de la RTBF (novembre 2023) et confirmés par les sources officielles.
La source probable : la base militaire américaine de Chièvres
La base aérienne de Chièvres est occupée par l’armée américaine depuis la fin des années 1960. Jusqu’en 2017, l’armée américaine y a utilisé des mousses anti-incendie contenant des PFAS, des produits chimiques utilisés mondialement sur les bases militaires et dans les aéroports pour éteindre les feux de carburant. Ces mousses ont très probablement infiltré les sols et contaminé les nappes souterraines qui alimentent l’eau potable distribuée par la SWDE.
Précision importante : à ce jour, l’origine de la contamination n’est pas officiellement établie. La SWDE indique sur son site que « l’origine de la présence de PFAS dans le puits de distribution de Chièvres n’est pas établie à ce jour », les PFAS étant des substances diffuses et persistantes. La Ville de Chièvres considère qu’il est « possible que la contamination provienne de la base militaire » et a déposé plainte contre X. Les éléments ci-dessous rendent cette hypothèse extrêmement probable, mais seule une enquête indépendante pourra établir formellement le lien de causalité.
Dès mars et mai 2017, le Pentagone a effectué ses propres prélèvements d’eau à la caserne Daumerie, centre administratif de l’US Air Force situé à l’entrée du village de Chièvres. Les résultats sont clairs : 84 nanogrammes par litre en mars, 94 en mai, pour la somme des deux PFAS les plus toxiques (PFOS et PFOA). La norme sanitaire américaine en vigueur à l’époque, fixée à 70 ng/L, était dépassée.
L’armée américaine a immédiatement pris une mesure de protection : elle a distribué de l’eau en bouteille à ses soldats.
Les habitants belges, eux, n’ont jamais été informés.
Les autorités wallonnes savaient depuis 2017
L’armée américaine n’a pas gardé l’information pour elle. Elle a prévenu les autorités belges à deux reprises.
Le 16 août 2017, les résultats des analyses américaines ont été envoyés par e-mail à la Cellule d’échantillonnage du Service de gestion de la qualité de l’eau de la SWDE. Trois personnes de la société publique ont reçu l’information. La réponse de la SWDE a été la suivante : « L’Europe n’effectuait pas de test PFAS à l’époque et l’eau fournie à la caserne Daumerie était conforme aux standards du code de l’Eau. Il n’y avait pas lieu de distribuer des bouteilles d’eau au personnel du site. »
Traduction : il n’existe pas de norme sur les PFAS dans l’eau potable en Wallonie. L’eau peut contenir des PFAS, elle sera toujours « conforme » car ces substances ne sont pas réglementées. Les soldats américains ont eu droit à de l’eau en bouteille. Les habitants belges, non.
Le 14 juin 2018, l’armée américaine a averti un fonctionnaire du Service public de Wallonie (SPW), lui demandant des « conseils et de l’assistance ». La réponse a été similaire : aucune action n’était à entreprendre.
Ce fonctionnaire du SPW quittera son poste pour rejoindre en janvier 2020 le cabinet de la ministre Ecolo de l’Environnement, Céline Tellier. La commune de Chièvres, elle, n’a jamais été informée.
Rien ne sera fait entre le 16 août 2017 et le 6 juillet 2021. Pendant près de quatre ans, les autorités wallonnes ont su que la base militaire américaine de Chièvres présentait un risque de contamination de l’eau potable. Elles n’ont rien fait.
Le député PTB qui a lancé l’alerte, et qu’on a traité de « populiste »
Le 6 juillet 2021, le député wallon Jori Dupont (alors PTB) arrive en commission de l’Environnement au Parlement de Wallonie. Il interpelle la ministre Céline Tellier avec un document qu’elle affirme ne pas connaître : un rapport du Département de la Défense américaine daté de mars 2018, qui pointe la contamination liée à la base de Chièvres.
La ministre répond que ce document « n’avait à sa connaissance été transmis ni au SPW ni à la commune et encore moins à son cabinet qui n’existait pas à l’époque. »
Après vérification auprès de la base américaine, il s’avère que cette affirmation est fausse : les informations ont bien été transmises à la SWDE en août 2017 et au SPW en juin 2018.
Deux semaines plus tôt, le 28 juin 2021, la ministre avait déclaré sur les ondes de La Première que la pollution wallonne aux PFAS était « diffuse et relativement faible » et ne nécessitait pas « d’intervention urgente comme en Flandre. »
Le 10 septembre 2021, après de premières analyses commandées par la ministre, celle-ci publie un communiqué officiel : « Sur base d’une première analyse, ces résultats sont rassurants : les résultats sont négatifs partout sur l’eau distribuée. »
Pourtant, le puits P1 de Chièvres présente une concentration totale de 87,29 ng/L de PFAS. La ministre affirme que cela reste « inférieur à la norme », mais en réalité, il n’existe à ce moment-là aucune norme sur les PFAS dans l’eau potable en Wallonie. On ne peut pas être « inférieur à une norme » qui n’existe pas.
Le 5 octobre 2021, la ministre déclare au Parlement qu’aucun biomonitoring n’est prévu dans la région car les résultats sont « rassurants ».
Quelques mois plus tard, elle traitera le député Jori Dupont de « populiste » pour avoir osé alerter sur ce dossier.
18 mois de contamination silencieuse
Malgré l’interpellation du PTB en juillet 2021, ce n’est qu’en octobre 2021 que les analyses systématiques commencent. Et c’est seulement en mars 2023 que des filtres à charbon actif sont installés sur le puits P1 de Chièvres.
Entre octobre 2021 et mars 2023, soit 18 mois, les habitants de 12 villages (Chièvres, Tongre-Saint-Martin, Tongre-Notre-Dame, Huissignies, Ladeuze, Moulbaix, Villers-Notre-Dame, Ormeignies, Tourpes, Blicquy, Chapelle-à-Oie, Ellignies-Sainte-Anne et Aubechies) ont consommé une eau dont la contamination aux PFAS dépassait de 5 fois la dose tolérable fixée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments.
Ces analyses, réalisées par la SWDE et commanditées par la ministre, n’ont jamais été communiquées aux citoyens pendant la période de forte contamination. Ni aux habitants. Ni même aux bourgmestres des communes concernées.
Au total, il aura fallu plus de 5 ans, de 2017 à 2023, pour que le problème soit réglé. Cinq années durant lesquelles les citoyens ont continué à boire l’eau.
Les prises de sang : 28,8% des habitants testés en « risque accru »
En janvier 2024, un biomonitoring est enfin organisé. 1.836 habitants de la zone de Chièvres (15% de la population concernée) acceptent de faire une prise de sang pour mesurer leur exposition aux PFAS.
Les résultats, présentés le 25 juin 2024, sont alarmants :
- 28,8% des personnes testées dépassaient le seuil de santé de 20 microgrammes par litre, fixé par le Conseil scientifique indépendant (CSI) comme le seuil au-delà duquel des « risques accrus d’effets indésirables peuvent survenir. »
- 98% de la population testée dépassait 2 nanogrammes par millilitre.
- À titre de comparaison, dans la zone de Ronquières (autre site testé), seulement 3,9% dépassaient le seuil.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Les résultats bruts des analyses étaient connus depuis le 18 avril 2024. Ils n’ont été communiqués aux habitants concernés qu’en juin 2024. Pendant deux mois, les autorités ont détenu des informations sur la santé de milliers de personnes sans les transmettre.
Et les recommandations reçues par les habitants dont les résultats étaient alarmants ? Une seule consigne : « prenez rendez-vous avec votre médecin. » La formation des médecins pour accompagner ces patients ? Un courriel avec un lien vers un webinaire, que certains médecins n’ont même pas reçu.
Le rapport du KCE : l’expertise qui justifie l’inaction
En juillet 2025, le Centre fédéral d’Expertise des soins de santé (KCE) publie un rapport sur le dépistage des PFAS. Sa conclusion : les prises de sang individuelles ne sont « pas opportunes », sauf dans le cadre de recherches scientifiques. Les experts du KCE affirment qu’il n’existe pas de « preuves solides de l’association entre les PFAS et une ou plusieurs maladies graves. »
Cette affirmation est contredite par les faits scientifiques les plus établis :
- En 2023, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), dépendant de l’OMS, a classé le PFOA comme « cancérogène certain pour l’humain » (groupe 1), la catégorie la plus élevée, et le PFOS comme « cancérogène possible » (groupe 2B).
- En avril 2025, les autorités allemandes (UBA), chargées par l’Union européenne d’étudier la toxicité du TFA, l’ont classé comme « toxique pour la reproduction, très persistant et très mobile. »
- L’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) a fixé en 2020 une dose tolérable hebdomadaire de 4,4 nanogrammes par kilogramme de poids corporel pour les 4 PFAS les plus préoccupants, sur base de l’effet des PFAS sur la réponse immunitaire à la vaccination.
Des spécialistes belges contestent les conclusions du KCE :
- Anne-Simone Parent, endocrinologue pédiatrique au CHU de Liège : « Il y a des données scientifiques solides qui soulignent l’effet des PFAS sur la santé. Le risque d’un texte sous cette forme est de retarder des mesures de protection pour la santé. »
- Céline Bertrand, spécialiste en santé de l’environnement à la Société scientifique de médecine générale (SSMG) : « Les données sont là, elles sont foisonnantes. Notamment sur les impacts potentiels sur la thyroïde, sur le foie, les reins, l’immunité, mais aussi chez les femmes enceintes, avec des risques de pré-éclampsie, un impact sur la croissance du fœtus, sur le développement et la fertilité. »
Le risque est clair : que ce rapport serve de prétexte pour justifier l’absence de suivi médical pour les 12.000 personnes contaminées. Le principe de précaution devrait s’appliquer. Pas l’inverse.
Le TFA : le pollueur éternel que personne ne réglemente
L’histoire ne s’arrête pas aux PFAS réglementés. L’eau distribuée dans la zone de Chièvres est aujourd’hui conforme aux normes pour les 4 PFAS les plus toxiques (PFOA, PFNA, PFHxS, PFOS) ainsi que pour la somme des 20 PFAS réglementés. Les filtres à charbon actif installés par la SWDE font leur travail pour ces substances.
Mais il existe un PFAS qui échappe à toute réglementation : le TFA (acide trifluoroacétique). C’est le plus petit des PFAS, extrêmement mobile dans l’eau, et il n’est pas capté par les filtres à charbon actif.
Des analyses récentes de l’eau distribuée dans la zone de Chièvres montrent une concentration de 1.300 ng/L de TFA. La Wallonie a fixé une valeur indicative à 2.200 ng/L, calquée sur la valeur guide néerlandaise (RIVM, 2023). Un dépassement de cette valeur, selon le ministre Coppieters, « ne remet pas en cause la potabilité de l’eau. »
Pourtant, cette valeur indicative est déjà obsolète pour trois raisons :
1. Elle dépasse la future norme européenne. La directive européenne sur l’eau potable (2020/2184), applicable au plus tard le 12 janvier 2026, fixe une norme « Total PFAS » à 500 ng/L, et le TFA est inclus dans ce total. La valeur indicative wallonne de 2.200 ng/L est donc 4,4 fois supérieure à la future norme européenne. L’eau de la zone de Chièvres, à 1.300 ng/L de TFA, est déjà 2,6 fois au-dessus de cette future norme.
2. Le TFA a été classé toxique pour la reproduction. En avril 2025, l’UBA allemand a classé le TFA comme toxique pour la reproduction, très persistant et très mobile. La valeur guide néerlandaise de 2.200 ng/L date d’avril 2023, elle est antérieure à cette classification.
3. Le TFA est omniprésent. Selon le screening wallon présenté par le ministre Coppieters en octobre 2024, le TFA a été détecté dans 93% des zones de distribution d’eau potable en Wallonie (598 zones sur 642). Treize zones dépassent la valeur indicative de 2.200 ng/L. C’est un problème systémique, pas local.
Et les solutions techniques sont limitées : les filtres à charbon actif ne captent pas le TFA. Seule l’osmose inverse fonctionne, une technique coûteuse dont le risque est que le coût se répercute sur le consommateur.
Qui paie la facture ? Le pollué, pas le pollueur
Principe fondateur du droit environnemental européen : le pollueur paie. Dans le dossier des PFAS en Wallonie, c’est l’inverse qui se passe.
Les filtres à charbon actif. La SWDE a installé deux unités de traitement au puits P1 de Chièvres. Pour comparer, à Nandrin, le distributeur d’eau IDEN a dépensé 180.500 euros pour installer un filtre à charbon actif, auxquels s’ajoutent 321.735 euros de frais supplémentaires. Ces coûts sont supportés par le distributeur public, c’est-à-dire in fine par le consommateur via sa facture d’eau. Le pollueur, lui, n’a pas été identifié, n’a pas été condamné, n’a pas payé.
Le biomonitoring. Les 1.836 prises de sang organisées en 2024 ont été financées par la Région wallonne, donc par le contribuable wallon. Les personnes contaminées n’ont reçu aucune indemnisation. Le KCE estime le coût d’une prise de sang à environ 200 euros par personne, soit près de 370.000 euros publics pour la zone de Chièvres. Payé par le contribuable, pas par le pollueur.
L’indemnisation des victimes. En février 2025, Le Soir révélait que la Wallonie travaille sur un mécanisme permettant aux distributeurs d’eau d’être indemnisés. Le groupe Les Engagés a proposé d’élargir ce mécanisme aux citoyens victimes. Mais à ce jour, aucun fonds d’indemnisation n’existe en Wallonie.
Le contraste avec la Flandre. Dans le dossier 3M à Zwijndrecht, la multinationale américaine a été condamnée à verser 571 millions d’euros pour la dépollution des sols, sur base du principe pollueur-payeur. Une commission d’enquête parlementaire a été créée. En Wallonie, pas de condamnation, pas de commission d’enquête, pas de fonds d’indemnisation. La plainte contre X déposée par la Ville de Chièvres n’a pas encore donné de résultat public.
Le résultat, c’est que les victimes paient pour la pollution dont elles sont victimes. Aquawal, la fédération du secteur de l’eau en Wallonie, a publié en février 2025 une lettre ouverte intitulée « L’Europe doit interdire les PFAS à la source ». Le secteur de l’eau lui-même réclame qu’on agisse en amont, car la facture de la dépollution est devenue insoutenable. Selon les estimations du Forever Lobbying Project (RTBF, janvier 2025), la décontamination des PFAS en Belgique coûterait entre 2,5 et 40 milliards d’euros sur 20 ans. Pour l’Europe entière, on parle de 100 milliards d’euros par an. Et la chercheuse Ali Ling (University of St Thomas, Minnesota) l’affirme crûment : « Il n’y a pas assez d’argent sur terre pour remédier à la pollution de l’environnement, compte tenu des niveaux actuels de production et d’émission de PFAS. »
La solution la plus économique, c’est d’arrêter d’émettre des PFAS. C’est exactement ce que la Wallonie n’a pas encore fait.
Ce que font les autres pays
Le contraste entre la Wallonie et ses voisins est frappant.
Le Danemark a adopté l’approche la plus stricte d’Europe. La norme pour les 4 PFAS les plus toxiques dans l’eau potable est fixée à 2 ng/L, soit 50 fois plus stricte que la norme wallonne de 100 ng/L pour 20 PFAS. Le Danemark a également fixé une limite contraignante pour le TFA à 9 µg/L. Le pays a développé des critères de qualité environnementale pour 4, 22 et 24 PFAS ainsi que pour le TFA dans l’eau, les sols et les boues. L’approche danoise est préventive : on agit à la source, on interdit les usages, on protège avant de devoir dépolluer.
Les Pays-Bas ont été pionniers. Le RIVM (Institut national de santé publique) a fixé dès avril 2023 la valeur guide pour le TFA à 2,2 µg/L, que la Wallonie a calquée. Mais les Néerlandais vont plus loin : le RIVM a recommandé d’abaisser les concentrations de PFAS dans l’eau potable à 20% de la limite européenne proposée, considérant que l’exposition cumulative (alimentation + eau + air) doit être prise en compte. Les distributeurs d’eau néerlandais s’opposent activement aux niveaux élevés de PFAS dans le Rhin et la Meuse, en amont, à la source.
La Flandre a mis en place une norme de 4 ng/L pour les 4 PFAS les plus toxiques, soit 25 fois plus stricte que la norme wallonne. Elle a créé une commission d’enquête parlementaire après le scandale 3M. Elle a fait condamner le pollueur à 571 millions d’euros. Elle a établi un cadastre de la pollution (zones rouge, orange, jaune, bleue, verte) avec des mesures de dépollution contraignantes. La Flandre a fait ce que la Wallonie n’a pas fait.
La Wallonie, elle, a fixé une norme de 100 ng/L pour 20 PFAS (depuis février 2025) et une valeur cible de 4 ng/L pour les 4 PFAS les plus toxiques, mais seulement « au plus tard le 12 janvier 2028 ». Pas demain. Pour le TFA, la valeur indicative de 2.200 ng/L est non contraignante et déjà 4,4 fois au-dessus de la future norme européenne. Aucune commission d’enquête parlementaire n’a été créée. Aucun fonds d’indemnisation n’existe. Aucun pollueur n’a été condamné.
Pendant que le Danemark protège sa population avec une norme 50 fois plus stricte, pendant que la Flandre fait payer 3M à hauteur de 571 millions d’euros, la Wallonie applique des normes en retard sur la science et fait payer le contribuable pour la pollution de pollueurs non identifiés.
Le cercle vicieux des boues : des PFAS dans nos champs
Le scandale des PFAS ne s’arrête pas à l’eau potable. Les polluants éternels suivent un autre chemin, moins visible mais tout aussi inquiétant : les boues d’épuration.
Quand les eaux usées des ménages et des industries arrivent dans les stations d’épuration (STEP), les PFAS qu’elles contiennent se retrouvent concentrés dans les boues résiduelles. En Wallonie, 70% de ces boues sont valorisées en agriculture, c’est-à-dire épandues sur les champs comme engrais. Les PFAS ne se dégradent pas. Ils passent de l’eau aux boues, des boues aux sols, des sols aux cultures, et des cultures à nos assiettes.
La RTBF a mené une enquête sur cette pratique, titrée « Des boues d’épuration épandues sur nos champs : on sait qu’elles ne sont pas 100% clean mais on laisse pisser ». Le constat est clair : en Wallonie, aucune norme contraignante n’encadre la concentration en PFAS dans les boues. La valeur indicative de 40 µg/kg (somme des PFAS) est purement indicative. En Flandre, la norme est plus stricte : 15 µg/kg. Et même cette norme flamande est jugée insuffisante par de nombreux scientifiques.
Au printemps 2024, la Région wallonne a réalisé un audit pour évaluer les concentrations en PFAS dans les rejets des STEP et les boues produites. Les résultats n’ont pas été rendus publics à ce jour.
Le Danemark, là encore, a pris les devants : le pays a développé des critères de qualité environnementale pour les PFAS dans les sols et les boues, et encadre strictement l’épandage. Aux États-Unis, l’EPA a publié en janvier 2025 une évaluation des risques confirmant que les boues contaminées aux PFAS posent un risque significatif pour la santé humaine lorsqu’elles sont épandues sur les terres agricoles.
Pendant ce temps, en Wallonie, les boues potentiellement contaminées continuent d’être épandues sur nos champs, sans analyse systématique des PFAS, sans transparence sur les sites d’épandage, et sans information des agriculteurs et des consommateurs.
La chaîne de contamination est complète : eau potable contaminée, eaux usées chargées de PFAS, boues concentrées, champs pollués, alimentation touchée. Les PFAS ne disparaissent jamais. Ils changent simplement de milieu.
La commune d’Ath se constitue partie civile
Le 4 avril 2025, le Conseil communal d’Ath a voté à l’unanimité la constitution de la commune en partie civile dans l’affaire de contamination de l’eau potable aux PFAS. Les villages d’Ormeignies, Villers-Notre-Dame et Moulbaix, sur le territoire d’Ath, sont alimentés totalement ou partiellement par le puits P1 de Chièvres, le puits à l’origine de la contamination.
Une enquête judiciaire est en cours, menée par le parquet du procureur du Roi. La constitution en partie civile permet à la commune d’avoir accès au déroulement de l’instruction, de formuler des observations et de demander des devoirs d’enquête complémentaires. C’est une avancée importante, saluée par l’ensemble des groupes politiques.
Mais cette démarche judiciaire ne suffit pas. Les 12.000 personnes qui ont bu cette eau méritent davantage qu’une procédure au ralenti.
Ce que nous demandons
Au Conseil communal du 3 septembre 2026, je poserai les questions suivantes :
1. Suivi médical longitudinal. Où en est le suivi médical des 12.000 personnes exposées ? La commune a-t-elle demandé qu’un programme de suivi à long terme soit mis en place ? Quelle est sa position sur le rapport du KCE qui recommande contre le dépistage individuel ?
2. Transparence des résultats du biomonitoring. Les résultats agrégés (anonymisés) du biomonitoring sont-ils publics ? Si non, la commune peut-elle les demander aux autorités régionales ?
3. Responsabilité de la base militaire américaine. L’origine de la contamination n’étant pas officiellement établie, la commune a-t-elle demandé qu’une enquête indépendante soit menée sur les sols et les eaux autour de la base militaire de Chièvres pour établir le lien de causalité ? La commune a-t-elle demandé l’accès aux résultats des prélèvements effectués par le Pentagone à la caserne Daumerie en 2017 ?
4. Analyse des eaux de surface. Lors du Conseil communal du 4 avril 2025, la conseillère Esther Ingabire (Ecolo) a soulevé l’absence d’analyse de la Dendre orientale (ruisseau La Brune), qui traverse la zone contaminée à moins de 500 mètres du puits P1. Ces analyses ont-elles été réalisées depuis ?
5. TFA dans l’eau distribuée et incohérence réglementaire. Des analyses récentes de l’eau distribuée dans la zone de Chièvres (zone 1098) montrent une présence de TFA à 1.300 ng/L. La valeur indicative wallonne de 2.200 ng/L est 4,4 fois supérieure à la future norme européenne « Total PFAS » de 500 ng/L prévue par la directive 2020/2184, applicable au plus tard le 12 janvier 2026. Le TFA a été classé toxique pour la reproduction par l’UBA allemand en avril 2025. Par ailleurs, 93% des zones de distribution wallonnes ont détecté du TFA. La commune est-elle informée ? Peut-elle demander un suivi renforcé et une évaluation de la conformité de la valeur indicative avec la future norme européenne ?
6. État de la procédure judiciaire. Où en est l’enquête du parquet ? Quelles sont les prochaines étapes ?
7. Qui paie ? Les coûts de dépollution (filtres à charbon actif), de biomonitoring et de suivi médical sont aujourd’hui supportés par le contribuable wallon et le consommateur d’eau. La commune peut-elle demander qu’un mécanisme d’indemnisation soit mis en place, sur le principe pollueur-payeur, à l’instar de ce qui a été fait en Flandre avec 3M ?
8. Boues d’épuration et épandage agricole. Les boues issues des stations d’épuration traitant les eaux usées des habitants exposés ont-elles fait l’objet d’analyses concernant leur concentration en PFAS ? Le cas échéant, les résultats sont-ils publics ? La commune peut-elle demander à la SPGE et à la SWDE de procéder à de telles analyses, conformément à l’audit mené au printemps 2024 par la Région wallonne ?
9. Transparence sur les sites d’épandage. Compte tenu du fait que 70% des boues d’épuration produites en Wallonie sont valorisées en agriculture sans norme contraignante sur les PFAS (valeur indicative de 40 µg/kg en Wallonie contre 15 µg/kg en Flandre), la commune peut-elle interroger la SPGE et le SPW sur les garanties existantes pour s’assurer que les boues potentiellement contaminées ne sont pas épandues sur les terres agricoles de la commune, et exiger la transparence sur les sites d’épandage concernés ?
Ce qui est en jeu
Ce dossier dépasse la question de la qualité de l’eau. Il pose une question démocratique fondamentale : à qui servent les autorités quand elles choisissent de ne pas informer les citoyens d’un risque sanitaire ?
Les faits sont là : un pollueur probable, l’armée américaine, a très probablement contaminé l’eau potable de 12.000 Belges. Les éléments sont accablants, mais l’origine n’est toujours pas officiellement établie. Les autorités wallonnes ont été informées dès 2017 et n’ont rien fait pendant des années. Quand le scandale a éclaté, la ministre a traité celui qui lançait l’alerte de « populiste ». Aujourd’hui, les 12.000 personnes contaminées n’ont reçu qu’une prise de sang et des recommandations générales. Le KCE recommande même de ne plus faire de tests sanguins. Et le TFA, classé toxique pour la reproduction, circule librement dans 93% des réseaux d’eau wallons sans être réglementé.
Le principe pollueur-payeur doit s’appliquer. La transparence doit être totale. Et les 12.000 personnes exposées doivent bénéficier d’un véritable suivi médical.
Ce n’est pas en tournant la page qu’on protège la santé publique. C’est en posant les questions qui dérangent.
Thierry Despretz, conseiller communal PTB à Ath
Sources
- RTBF Investigation, 8 novembre 2023 : « Chièvres : 12.000 habitants ont bu une eau contaminée aux PFAS »
- RTL Info, 25 juin 2024 : résultats du biomonitoring PFAS
- RTBF, 2 juillet 2025 : rapport du KCE sur le dépistage des PFAS
- RTBF, 16 octobre 2024 : screening TFA en Wallonie
- RTBF, 14 janvier 2025 : « 100 milliards d’euros par an pour décontaminer l’Europe des PFAS »
- Notélé, 4 avril 2025 : constitution en partie civile de la Ville d’Ath
- Site officiel de la Ville de Chièvres, FAQ PFAS
- Site officiel de la SWDE, « L’eau et les PFAS, que faut-il savoir ? »
- Directive européenne 2020/2184 sur l’eau potable
- PAN Europe, juillet 2024 : rapport TFA dans l’eau potable européenne
- CIRC, 2023 : classification du PFOA comme cancérogène certain (groupe 1)
- UBA Allemagne, avril 2025 : classification du TFA comme toxique pour la reproduction
- Aquawal, février 2025 : lettre ouverte « L’Europe doit interdire les PFAS à la source »
- Le Soir, 20 février 2025 : « Les distributeurs d’eau doivent pouvoir être indemnisés »
- OECD, Denmark PFAS country information
- RTBF Investigation, 2024 : « Des boues d’épuration épandues sur nos champs »
- État de l Environnement wallon, 2024 : audit PFAS dans les STEP et boues
- SPGE, FAQ agriculture et PFAS
- EPA, janvier 2025 : évaluation des risques des boues contaminées aux PFAS
- Le Sillon Belge, 4 décembre 2024 : « PFAS : il n’y a pas de contre-indication à l’épandage »
- EEB, octobre 2023 : « Toxic tide rising : time to tackle PFAS in drinking water »
Thierry Despretz, conseiller communal PTB à Ath