Croissance belge : le diagnostic des trois experts (et l’absent)

HLN a réuni trois économistes pour expliquer pourquoi la croissance belge est la plus faible de la zone euro. Le constat est clair : 0,5% de croissance sur un an, dernier de la classe. Mais le plus intéressant n’est pas le diagnostic. C’est qui l’a posé, et qui n’a pas été invité à la table.
Trois experts, un même camp
Les trois voix consultées par HLN :
- Bart Van Craeynest, économiste en chef du Voka. Le Voka, c’est le patronat flamand.
- Koen Schoors, professeur d’économie à l’UGent. L’université.
- Peter Vanden Houte, économiste en chef d’ING. La grande banque.
Le patronat, la banque, l’université. Trois institutions qui, sur la question des salaires, de l’indexation et du rôle de l’État, convergent vers le même récit. Et les travailleurs ? Les 4,5 millions de salariés qui produisent la richesse dont on parle ? Pas un syndicaliste. Pas un délégué d’atelier. Pas un travailleur précaire. On parle de l’économie sans ceux qui la font tourner.
Le diagnostic : c’est la faute des salaires
Le récit des trois experts est remarquablement cohérent. Van Craeynest pointe les « coûts salariaux élevés » qui donnent un « avantage concurrentiel considérable » aux pays voisins. Vanden Houte, depuis ING, explique que l’indexation automatique empêche les entreprises de s’adapter. Schoors ajoute que le système salarial belge ne permet pas de payer plus dans les secteurs qui se portent bien pour attirer les talents.
La conclusion implicite est toujours la même : les travailleurs coûtent trop cher. L’indexation les protège trop. Les règles sont trop nombreuses. Il faut faciliter la vie des entreprises.
Ce discours, on l’entend depuis quarante ans. Et depuis quarante ans, il ne fonctionne pas. Les salaires ont été comprimés partout en Europe, les règles assouplies, les entreprises aidées. Résultat ? La croissance reste atone et les inégalités explosent.
Ce que les trois experts ne disent pas
Les profits n’ont jamais été aussi élevés
Les grandes entreprises belges affichent des profits records. Mais ça, ce n’est pas un problème de compétitivité. C’est un choix de répartition. Quand une entreprise fait du profit et licencie en même temps, le problème n’est pas le coût du travail. C’est la priorité donnée aux actionnaires sur les travailleurs.
L’indexation est une conquête, pas un fardeau
L’indexation automatique des salaires est le seul mécanisme qui empêche l’inflation d’éroder le pouvoir d’achat des travailleurs. Que propose-t-on à la place ? Que les travailleurs absorbent eux-mêmes le coût de l’inflation pendant que les profits, eux, sont protégés ? Vanden Houte, depuis ING, ose dire que la limitation des allocations de chômage est « une mesure nécessaire ». Une banque qui explique aux chômeurs que couper leurs allocations est nécessaire. Il admet lui-même que les personnes qui ont perdu leurs allocations n’ont pas retrouvé un emploi pour autant. Mais il maintient : c’est nécessaire. Pour qui ? Pour les comptes de l’État ? Ou pour discipliner les travailleurs et faire baisser le coût du travail ?
L’IA comme « lueur d’espoir »
Schoors présente l’intelligence artificielle comme une solution pour « augmenter la productivité dans le secteur des services, notamment en automatisant certaines tâches ». Traduction : on remplace des travailleurs par des machines, on appelle ça de la productivité, et on présente ça comme un espoir. Pour les travailleurs remplacés, l’espoir n’est pas évident.
« Plus attractif pour les entrepreneurs »
Van Craeynest veut un environnement « plus attractif pour les entrepreneurs » : moins de règles, des permis plus faciles. On a déjà essayé. Le résultat, c’est la pollution aux PFAS, c’est la dérégulation environnementale, c’est des permis accordés à des entreprises qui ne respectent pas les normes. Attractif pour les entrepreneurs, toxique pour les habitants.
Le mot qu’on ne prononce pas
Trois experts, trois institutions du capital, et pas un seul qui prononce les mots « lutte des classes ». Ce n’est pas un oubli. C’est un effacement.
Pourtant, le concept est exactement ce dont parle cet article. La lutte des classes, ce n’est pas une idéologie. C’est un constat factuel : dans une économie capitaliste, les intérêts de ceux qui possèdent les moyens de production et ceux qui vendent leur force de travail ne sont pas les mêmes. Quand Van Craeynest dit que les salaires sont trop élevés, il défend les intérêts du patronat. Quand Vanden Houte propose de limiter l’indexation, il défend les intérêts de la banque. Ce n’est pas neutre. C’est un camp.
Le mot a été remplacé, dans le débat public, par des euphémismes : « fracture sociale », « tensions sur le marché du travail », « défis de compétitivité ». Des mots qui décrivent un état de fait, pas un rapport de force. Des mots derrière lesquels on ne voit plus qui agit et qui subit. C’est ça, la langue de bois du système : remplacer les mots qui nomment un conflit par des mots qui le nient.
Marx l’avait écrit dès 1848 : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes. » On peut discuter Marx, le contester, le nuancer. Mais quand trois experts du capital se réunissent pour expliquer que la croissance est faible et que la solution est de baisser les coûts du travail, ils illustrent exactement ce qu’il décrivait. Ils ne le nomment pas. Ils le pratiquent.
C’est précisément pour cela que les travailleurs n’ont pas été invités à la table. Parce que leur présence aurait forcé à nommer le conflit. Or le système a tout intérêt à le maintenir invisible. Un conflit qu’on ne nomme pas, c’est un conflit qu’on ne peut pas combattre.
La vraie question
La question que personne ne pose dans cet article : à qui profite la croissance quand elle revient ? Parce que le problème belge n’est pas le manque de croissance. C’est le manque de répartition.
La Belgique est l’un des pays les plus riches d’Europe. Les 10% les plus riches détiennent environ la moitié du patrimoine national. Les 1% les plus riches possèdent plus que les 50% les plus pauvres réunis. La richesse est là. Mais elle est concentrée entre trop peu de mains.
Et tant qu’on ne posera pas cette question, on aura beau réunir tous les experts du Voka et d’ING, les remèdes ne marcheront pas. Parce que le problème n’est pas que l’économie ne tourne pas assez vite. Le problème est que quand elle tourne, les gains vont au mauvais endroit.
La vraie question n’est pas « comment rendre l’économie plus attractive pour les entrepreneurs ». C’est « comment rendre l’économie plus juste pour ceux qui la font tourner ».
Et pour ça, il faudrait commencer par admettre qu’il y a un conflit d’intérêts entre ceux qui capitalisent et ceux qui travaillent. Trois experts le nient par construction. Ce n’est pas en les réunissant qu’on trouvera la solution. C’est en organisant le camp qui n’a pas été invité.
Sources : Commission européenne, données de croissance PIB zone euro (T3 2025 – T2 2026) ; Statbel, Enquête sur la distribution du patrimoine (2023) ; Karl Marx & Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste (1848) ; article original : Jana Valcke & Kevin Dupont, HLN, 5 août 2026.