TFA dans nos écoles : quand l’eau « potable » ne l’est plus vraiment
Thierry Despretz, conseiller communal PTB à Ath
20 août 2026
L’eau que boivent nos enfants à l’école n’est pas aussi propre qu’on nous le dit.
En juin 2025, j’ai posé une question orale au Collège communal sur la présence de TFA (acide trifluoroacétique) dans l’eau de distribution de nos écoles. Le TFA est un PFAS, un « polluant éternel » qui ne se dégrade pas dans l’environnement. Il est détecté dans 93% des zones de distribution d’eau en Wallonie (598 sur 642 zones testées par la SWDE en 2024).
La réponse reçue m’indique que l’eau est « potable » et que le TFA ne fait l’objet d’aucune norme contraignante. C’est juridiquement exact. Mais c’est scientifiquement insoutenable. Voici pourquoi.
La valeur guide wallonne est déjà dépassée à Ath
J’ai comparé deux rapports d’analyse officiels de la SWDE pour la zone de distribution qui couvre Erbaut, Chièvres et Maffle. Le premier, imprimé le 2 décembre 2025 et couvrant la période d’octobre 2023 à octobre 2025, indiquait 1.300 nanogrammes par litre de TFA. Le second, édité le 13 mai 2026 et couvrant la période de janvier 2025 à mars 2026, indique désormais 2.400 nanogrammes par litre.
C’est une hausse de 85% en l’espace d’environ un an. La valeur guide wallonne, fixée par le Conseil scientifique indépendant à la demande du gouvernement wallon, est de 2.200 ng/L. Notre zone est donc passée, en un an, d’un statut conforme à un dépassement de cette valeur guide.
La SWDE rappelle qu’un dépassement de cette valeur guide « ne remet pas en cause la potabilité de l’eau ». C’est un argument de droit : comme le TFA n’a pas de norme légale contraignante, l’eau ne peut pas être « non potable » pour le TFA. C’est exactement le même raisonnement qui a été utilisé pour les PFAS classiques à Chièvres entre 2017 et 2021 : pas de norme, pas de problème. Nous savons aujourd’hui ce que ce raisonnement a coûté à 12.000 habitants.
Ce que la science dit en 2026
Les autorités européennes ont durci leur évaluation du TFA de manière drastique cette année.
Juin 2026 : le TFA classé toxique pour la reproduction. Le Comité d’évaluation des risques de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a émis un avis favorable pour classer le TFA comme substance toxique pour la reproduction, catégorie 1B. Cette classification est basée sur des études animales montrant des malformations oculaires et squelettiques chez des lapins exposés in utero, des effets sur le système immunitaire et la thyroïde chez les rats, et des indications d’effets sur la qualité du sperme. Le Comité a explicitement rejeté la position de l’industrie qui minimisait ces effets.
Juillet 2026 : l’EFSA divise par 3,5 la dose journalière admissible. L’Autorité européenne de sécurité des aliments a revu 170 études et identifié l’effet du TFA sur les hormones thyroïdiennes comme l’effet le plus sensible. La dose journalière admissible passe de 0,050 à 0,014 mg par kilo de poids corporel et par jour. Pourquoi la thyroïde est critique : les hormones thyroïdiennes régulent le développement cérébral du foetus et de l’enfant. Une perturbation pendant la grossesse ou l’enfance peut avoir des effets permanents sur le développement neurologique.
L’EFSA a appliqué un facteur de sécurité supplémentaire de 5 (en plus du facteur standard de 100) précisément parce qu’il manque des données cruciales : aucune étude de cancérogenicité à long terme n’existe, et les effets immunitaires pendant le développement sont très peu documentés. En clair : on ne sait pas ce qu’on ne sait pas.
La directive européenne sur l’eau potable, entrée en vigueur le 12 janvier 2026, fixe une norme « Total PFAS » à 500 ng/L, et le TFA est inclus dans ce total. L’eau de notre commune, à 2.400 ng/L de TFA seul, dépasse déjà cette norme de 4,8 fois. Et avec une hausse de 85% en un an, cet écart risque de continuer à se creuser si rien n’est fait.
L’argument « pas d’effet prouvé chez l’humain » est trompeur
Une revue systématique autrichienne publiée en décembre 2025 a identifié 17 études humaines sur le TFA. Aucune n’a démontré d’effets cliniques attribuables au TFA. C’est l’argument qu’utilisent les autorités pour minimiser le risque.
Le problème : ces 17 études portent presque exclusivement sur des expositions aiguës (anesthésies, accidents chimiques), pas sur l’exposition chronique à faible dose via l’eau potable. Personne n’a étudié ce que fait le TFA ingéré quotidiennement pendant 10, 20 ou 30 ans. L’absence d’études n’est pas l’absence de risque.
Sources :
- ECHA, Comité d’évaluation des risques, 77e réunion, juin 2026
- EFSA, « Consumer health-based guidance values for trifluoroacetic acid », EFSA Journal 2026;10227
- Wipplinger et al., « The Effects of Trifluoroacetic Acid in Humans: A Rapid Review », Life 2025, 15(12):1825
- PAN Europe, « Manufacturing Doubt: How Industry Downplays TFA’s Toxicity », 2025
- SWDE, rapport imprimé le 02/12/2025, zone 1098 (période oct. 2023-oct. 2025, TFA : 1.300 ng/L)
- SWDE, rapport édité le 13/05/2026, zone 1098 (période janv. 2025-mars 2026, TFA : 2.400 ng/L)
Ce que nous demandons
La question que j’ai posée au Collège portait sur les mesures concrètes pour protéger les élèves dans nos écoles communales. Compte tenu des éléments scientifiques exposés ci-dessus, la demande est simple et précise :
1. Analyses spécifiques dans les écoles. Le taux de TFA varie selon les zones de distribution. Les écoles communales d’Ath dépendent de différentes zones. Chaque école doit faire l’objet d’une analyse spécifique du TFA, pas seulement des PFAS réglementés.
2. Filtres adaptés dans les écoles concernées. Les filtres à charbon actif installés par la SWDE sur le réseau principal ne captent pas le TFA (chaîne ultracourte). Seule l’osmose inverse fonctionne. Si une école se trouve dans une zone dépassant la valeur guide, un système de filtration adapté doit être installé au minimum sur les points d’eau destinés à la boisson.
3. Transparence. Les parents ont le droit de savoir ce que boivent leurs enfants à l’école. Les résultats des analyses doivent être communiqués aux associations de parents et affichés dans les établissements.
4. Principe de précaution. La commune n’a pas besoin d’attendre qu’une norme légale soit dépassée pour agir. La valeur guide est dépassée, et la trajectoire est à la hausse. Une contamination qui augmente de 85% en un an ne se stabilise pas d’elle-même. La science durcit son évaluation dans le même temps. Le principe de précaution impose d’agir maintenant, pas d’attendre que les normes rattrapent la science dans 5 ou 10 ans.
L’argument de la potabilité est un argument de droit. La protection de nos enfants est un argument de bon sens. Les deux ne devraient pas être en contradiction.
Thierry Despretz
Conseiller communal PTB, Ath