Une grave attaque contre la gauche et la résistance!
Un post de campagne, une résolution au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, un même objectif: mettre la gauche radicale et l’extrême droite dans le même sac. Une historienne, fille de résistant déporté, vient de leur répondre. Elle a raison. Et l’histoire est de son côté.
Un post, une stratégie
Ces derniers jours, un message de campagne du MR circule sur les réseaux sociaux. Vous trouvez le PTB ou LFI sympathiques? Ils sont pourtant systématiquement du côté de nos ennemis. L’idéologie communiste est tellement séduisante que tous ceux qui l’ont subie ont décidé de fuir. Jamais avec l’extrême droite, ni l’extrême gauche, conclut le message, signé par le petit trump du MR en personne, hashtags de fierté libérale à l’appui.
Le procédé est vieux comme la politique libérale: on ne discute pas des programmes (salaires, santé, école, pouvoir d’achat), on déplace le débat vers une question de morale. Et on range dans le même sac ceux qui veulent que les gens vivent mieux et ceux qui veulent chasser les étrangers. Un parti au service du 1 %, des milliardaires et des multinationales, s’érige en arbitre du bon goût démocratique. Car notre démocratie de façade est une ploutocratie: le pouvoir réel appartient à ceux qui possèdent, pas à ceux qui votent. La ploutocratie se voit même dans les chiffres: depuis des années, la population réclame, sondage après sondage, une taxation juste des riches (70 à 80 % selon les enquêtes), et la droite la refuse toujours. Quand 80 % des gens veulent quelque chose et que ça n’arrive jamais, ce n’est plus de la démocratie. Pendant qu’on débat de morale, les bas salaires, les loyers et les files d’attente aux urgences disparaissent de la conversation.
Le post n’était pas seul
Ce post n’est pas un accident de communication. Début septembre, le MR et Les Engagés ont déposé au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles une proposition de résolution sur les extrémismes à l’école. Le texte préconise de sensibiliser les jeunes « aux dangers des extrémismes, des radicalisations et des populismes », en mobilisant l’enseignement, le monde de la jeunesse et l’éducation permanente. En résumé, il insiste lourdement sur l’extrême gauche, sans jamais la nommer autrement que comme un danger symétrique de l’extrême droite. Le vote était prévu dans l’urgence un mardi de rentrée, à quelques jours de la Journée internationale de la démocratie du 15 septembre.
La cheffe de groupe PTB Amandine Pavet a dénoncé « une attaque grave au niveau démocratique » : « C’est une stratégie connue qui vise à mettre le nazisme sur le même pied que le communisme afin de banaliser l’extrême droite et de criminaliser la gauche. »
Et le Parlement a tenu le choc. Après des heures de débat face aux objections de l’opposition, la majorité MR-Engagés a préféré repartir réécrire son texte plutôt que de le faire voter. Une première victoire, arrachée par le rappel des faits.
Anne Morelli répond
Parmi les réactions, celle d’Anne Morelli, historienne et professeure de l’ULB, spécialiste de l’histoire des minorités et de la propagande de guerre. Elle a publié ce texte, relayé notamment par le PTB, que je cite intégralement:
« Fille d’un communiste, résistant, déporté par les nazis, reconnu prisonnier politique, je suis scandalisée par cette grossière manipulation politique qui entend mettre sur le même pied les victimes et leurs bourreaux.
Extrémiste ? Oui je suis extrêmement anti-raciste, extrêmement hostile aux discriminations de genre, extrêmement favorable à la justice sociale.
Mais le piège tendu par la droite au Parlement wallon est de taxer d’extrémistes tous ceux qui contestent l’état du monde et de les criminaliser pour demain les faire arrêter et emprisonner.
Le scénario est déjà à l’œuvre dans divers pays, même européens. »
Quand une historienne de cette envergure parle de manipulation, ce n’est pas un jugement à l’emporte-pièce: c’est un diagnostic professionnel.
Ce que dit l’histoire
Le dénominateur commun entre l’extrême droite et la gauche radicale est introuvable. D’un côté, une idéologie de l’exclusion, du racisme, de la hiérarchie et de la violence au service des puissants. De l’autre, un combat pour l’égalité et la solidarité entre ceux qui travaillent. Les rapprocher, c’est comme si on rangeait dans le même dossier l’agresseur et la personne agressée, parce que les deux étaient « impliqués dans une bagarre ».
L’histoire de notre pays, en plus, donne un démenti cinglant à l’amalgame. Les communistes ont été l’une des principales forces de la résistance au nazisme, et beaucoup l’ont payé de leur vie, comme le rappelle Amandine Pavet en citant Julien Lahaut, le président du Parti communiste de Belgique assassiné en 1950. Chez nous, à Ath, la mémoire de la résistance de 1940-1945 passe aussi par des résistants connus comme Bonenfant, devenu parlementaire du Parti communiste après la guerre, celui-là même que la mémoire locale honore encore. Ce sont ces gens-là que le « ni extrême droite ni extrême gauche » d’aujourd’hui renvoie dans le camp des bourreaux.
D’ailleurs, quand le Parlement européen a voulu imposer en 2019 une lecture officielle assimilant communisme et nazisme, des historiens avaient déjà protesté dans une carte blanche titrée « Non à une histoire officielle dictée par le Parlement européen ». L’amalgame n’est pas une nouveauté: c’est un cheval de bataille qui revient à chaque fois que la droite cherche un alibi.
Le compteur des morts, cet argument magique
Le post du MR brandit son argument massue: « des centaines de millions de morts sur la conscience ». Même le Livre noir du communisme, l’ouvrage militant publié en 1997 qui a lancé ce genre de comptes, n’osait avancer « que » 100 millions de morts, un chiffre contesté par plusieurs de ses propres co-auteurs: il additionne sur huit décennies et une dizaine de pays des famines, des guerres et des répressions pour fabriquer un total unique et effrayant. Le post du MR, lui, a gonflé la mise sans sourciller: « des centaines de millions », c’est au moins le double de ce que sa propre source osait écrire, et il ne fallait pas moins pour effrayer. Quand on doit gonfler les chiffres du livre qui sert de référence à toute la droite, c’est que la démonstration ne tient pas.
Mais admettons qu’il faille compter toutes les victimes de tous les systèmes. Alors comptons tout: l’esclavage, les famines coloniales, les guerres pour le pétrole, les morts évitables faute de soins ou de logement dans des sociétés qui n’ont jamais été aussi riches. Et ce bilan-là n’a pas besoin d’être gonflé: cinq siècles de génocides, de traite négrière, de famines coloniales et de guerres pour le profit, documentés par l’historiographie sérieuse, se comptent en centaines de millions de morts. La différence, c’est que les morts du capitalisme sont présentés comme des fatalités économiques, jamais comme des crimes. C’est tout le sujet de mon livre « Le système capitaliste : des centaines de millions de morts », paru en juillet 2026.
La règle est simple, et elle s’applique d’abord à nous: on compte toutes les victimes de tous les systèmes avec la même rigueur, ou on n’instrumentalise aucune victime. Ce texte n’a nié aucun bilan: il a vérifié les chiffres et réclame la même comptabilité pour tous, y compris pour le capitalisme. Ceux qui refusent cette comptabilité, eux, comptent d’un seul côté. Et ça, ce n’est pas de la mémoire: c’est de la propagande.
Le vrai but: faire taire le monde du travail
Reste la question que pose Anne Morelli, et c’est la plus grave: pourquoi, tout à coup, cette empressement à « éduquer les jeunes aux dangers de l’extrême gauche » ? La réponse est dans les priorités de ceux qui déposent ces textes. Ce sont les mêmes qui cassent les budgets de l’école, qui font grimper le coût des études, qui accusent les grévistes de prendre le pays en otage. Leur problème n’est pas l’extrême droite, qu’ils voudraient simplement rendre fréquentable pour se garder une majorité de rechange. Leur problème, c’est la contestation sociale elle-même.
Et l’« état du monde » que contestent celles et ceux qu’on taxe d’extrémisme, c’est précisément le monde du 1 % : celui où les milliardaires et les multinationales dictent les lois, les prix et les priorités, pendant que les urnes changent de moins en moins de choses. Dans une ploutocratie, criminaliser la contestation n’est pas un excès de zèle : c’est un réflexe de survie du système.
Le PTB l’a souligné: cette opération de banalisation de l’extrême droite et de criminalisation de la gauche s’accompagne d’un projet de loi permettant d’interdire des organisations (la loi Quintin). Taxer d’« extrémistes » les syndicalistes, les militants antifascistes, les marxistes, c’est préparer la disqualification juridique de demain. « Le scénario est déjà à l’œuvre dans divers pays, même européens », prévient Anne Morelli. Ce n’est pas une hypothèse: c’est un plan de route qui s’écrit devant nous.
On reviendra. Eux aussi
La majorité est repartie réécrire sa résolution, et le post du petit trump du MR promet déjà la suite. Ils reviendront avec le même objectif, une autre fois, sous une autre forme. Nous, nous resterons sur notre méthode: des faits, de l’histoire, et le débat d’idées en face.
Parce qu’au fond, c’est bien la preuve que quelque chose change. On n’essaie pas de criminaliser des idées qui ne comptent pas. Ce texte-là, ils ne l’ont pas écrit contre l’extrême droite, qui s’en porte très bien. Ils l’ont écrit contre celles et ceux qui refusent l’état du monde. C’est un aveu de faiblesse déguisé en leçon de morale, et les résistants d’hier, comme les contestataires d’aujourd’hui, n’ont pas à en recevoir la leçon.
Thierry Despretz